Et s’il existait à Tourcoing un palais digne des Mille et une Nuits ? Un château extravagant, inspiré de l’Orient, surmonté d’un dôme coloré, illuminé la nuit, et construit par un industriel visionnaire, à la gloire du savon ? Ce lieu a bel et bien existé : c’était le Palais Vaissier, surnommé le Palais du Congo, un joyau architectural aussi spectaculaire qu’éphémère. Bien qu’il ait disparu depuis près d’un siècle, il a laissé son empreinte dans un quartier étonnant, où l’Art déco a pris sa place et règne encore en maître.
Partons sur les traces d’un savonnier audacieux et amateur d’exotisme, pour découvrir ce quartier unique de Tourcoing, entre mémoire coloniale, vitrines architecturales et vestiges méconnus.
Le Palais du Congo de Victor Vaissier
Le Palais Vaissier, surnommé « le palais du Congo », était un grand hôtel particulier, aujourd’hui disparu, qui a été construit entre 1891 et 1892 à Tourcoing, sur un parc d’une superficie de cinq hectares.
Victor Vaissier, né à Roubaix en 1851, ayant fait fortune dans les savons et les cosmétiques, était un original qui rêvait d’exotisme et de pays lointains. Visionnaire, il a rebaptisé la savonnerie familiale « Savonnerie du Congo » en 1883, inventant aussi le premier savon parfumé. À l’époque, le Congo, exploré par les Britanniques puis colonisé par la Belgique, était à la mode. Victor Vaissier a emballé ses savons d’une imagerie exotique et les a fait connaître avec les toutes premières publicités dans les journaux. Grâce à une publicité efficace et originale, ces savons ont assuré pendant plus de vingt ans, succès, célébrité et richesse à son créateur.
Il est même devenu le fournisseur officiel de la cour de Belgique et de celle de Roumanie !


Pour souligner son succès, Victor Vaissier rêvait de se faire construire une demeure digne de ses rêves extravagants et de ses ambitions. Et puisqu’il était à la pointe du marketing, pourquoi ne pas faire de sa maison un immense panneau publicitaire ?
L’industriel a acheté un immense terrain dans le quartier « Blanc Seau » à Tourcoing, puis a fait appel à l’architecte roubaisien Edouard Dupire-Rozan pour réaliser son rêve. (Cet architecte avait réalisé en 1862 le « château » d’Isaac Holden avec le kiosque à musique à Croix, puis a été l’auteur d’un grand nombre d’hôtels particuliers à Roubaix et Tourcoing).
Vaissier désirait un château d’allure majestueuse et originale, prenant la forme et le style d’un édifice oriental, surmonté d’un grand dôme garni de vitraux colorés. Le résultat évoquait plutôt le Taj Mahal que le Congo et comportait de nombreuses références à l’art indien.

Le château Vaissier se composait d’un hall d’entrée d’une surface de 100 m² surmonté d’une vaste verrière. Ce hall était le centre des pièces de réception : salon japonais, salle à manger Renaissance, salon indien, salle à manger indienne, salon mauresque, salle à manger mauresque… Démesuré, excentrique, le château en lui-même approchait les 1000 m². Il possédait sa propre usine d’électricité qui lui permettait de faire briller la nuit son dôme de verre de 35 m de hauteur.

Le château devait une part de sa popularité au très grand nombre de cartes postales dont il a été le sujet, quantité d’autant plus remarquable qu’il resta debout moins de quarante années. Hé oui, car à la mort de Victor Vaissier, en 1923, sa famille a préféré déménager dans un hôtel particulier plus classique. Elle a alors proposé de vendre le château à la ville de Tourcoing, qui a refusé, ne sachant qu’en faire.
En 1925, sa veuve l’a finalement vendu à un entrepreneur de spectacles qui voulait en faire un lieu de loisirs. Mais ses projets ne se sont jamais réalisés et, en 1929, le château a malheureusement été démoli, puis les différentes parcelles vendues en terrain à bâtir.

De cet édifice grandiose et fantasque, il ne reste de nos jours que deux petites maisons et le nom de la rue du Congo : la maison du jardinier, à l’angle des rues de Mouvaux et de Wasquehal, et 120 mètres plus loin, celle du concierge, au n° 20, de la rue de Mouvaux.
Les deux pavillons présentent des toitures de forme différente : toit en terrasse pour le pavillon du jardinier et toit en bulbe au n° 20.


Devenus des habitations particulières, les deux pavillons d’entrée sont inscrits aux monuments historiques depuis 1988.


Des céramiques dues à l’entreprise monsoise Delgutte sont encore visibles, ainsi que des briques vernissées turquoises, des ardoises multicolores et des cabochons. Le Palais devait être spectaculaire !


Et, puisque le château a été démoli et le terrain vendu « à la coupe », des habitations ont été construites sur ce qui a été surnommé « lotissement du Congo ».
Le lotissement du Congo et ses maisons art déco
De nombreuses constructions ont été entreprises durant l’entre-deux-guerres. Le terrain où se dressait auparavant le Palais Vaissier a été découpé en lots, puis racheté par des habitants de la classe moyenne, d’où la réalisation de petits immeubles ou de maisons individuelles.
Commençons par les bâtiments situés rue de Mouvaux, entre la maison du jardinier et celle du concierge.
On reconnait les habitations construites à la fin des années 1920 et au début des années 1930 par plusieurs éléments et notamment leur garage. Les Français commençaient à pouvoir s’acheter une voiture.
Ici, l’architecte a posé un balcon sur ce grand garage, mais un balcon en triangle : la façade en retrait est dans la continuité de la maison voisine (façade blanche), alors que le balcon et le garage sont parallèles à la rue. L’illusion est parfaite.

La maison voisine, à gauche, est totalement typique de l’art déco de la fin des années 1920. Des fleurs très stylisées sur la façade, des zigzags géométriques avant le toit, des briques rondes d’une couleur plus pimpantes disposées de manière horizontales pour « allonger » la maison, des pans coupés aux fenêtres du haut et, bien sûr, l’utilisation du béton.

La maison voisine présente de très belles décorations florales, sous les fenêtres, ainsi qu’un fronton et l’oriel (fenêtre en saillie) typiques de l’art déco.


L’immeuble suivant, avec ses pans coupés, ses décors floraux, ses vitraux et ses mosaïques en grès, présente aussi l’influence de l’art déco. Mais il me semblait un peu éclectique, avec ses fenêtres rectangulaires ou à pans coupés, sa fenêtre de coin avec une colonne, ses fenêtres ovales ou octogonales… Je me suis dit que l’architecte avait dû bien s’amuser !


Et j’ai découvert sur le net qu’il s’agissait en fait de l’habitation-agence de l’architecte Émile Desmettre, qui a conçu plus de la moitié des édifices du quartier !
Créé en 19129, ce bâtiment affiche un savoir-faire qui met en valeur son goût et ses ambitions architecturales. Ses appartements sont construits sur des garages, des caves, et l’agence de l’architecte. Desmettre vivait dans l’un des appartements et louait les autres.

Je vous invite ensuite à parcourir les rues Désiré Six, du Peintre Grau et Frédric Sauvage, pour découvrir un vrai condensé du vocabulaire Art déco. Une quarantaine de bâtiments y ont été construits entre 1930 et 1932, 25 étant l’œuvre de l’architecte Émile Desmettre, spécialiste de la maison individuelle.



L’art déco, c’est aussi le règne de la belle ferronnerie, où l’on retrouve l’une de ses formes emblématiques, la spirale.

Le lotissement du Congo est limitrophe de la commune de Mouvaux. Il s’inscrit dans un périmètre délimité par la rue de Mouveaux, la rue de Wasquehal et le quai du Blanc-Seau. Il est divisé en îlots occupés par des pavillons (avenues Désiré Six, du peintre Grau, Edison), par des maisons en série (rues Santos Dumont, Frédéric Sauvage) et par des immeubles (1 rue Santos Dumont, 4 avenue du peintre Grau, 2 avenue Désiré Six, 1 rue Frédéric Sauvage).


La rue Désiré Six présente de très belles maisons typiques du style Art déco qui se caractérisent – entre autres – par l’utilisation de motifs décoratifs stylisés et de formes géométriques simplifiées.






Cet immeuble, qui fait le coin de la rue Santos Dumont et de l’avenue du peintre Grau, a été dessinée par Emile Desmettre, comme toutes les maisons du 1 à 17 rue Santos Dumont.
Il présente deux oriels, l’un en surplomb sur l’angle, l’autre sur la façade, surmonté d’un balcon devant la baie du second étage. La brique et le ciment mouluré produisent l’essentiel de l’effet décoratif. La date d’élévation du bâtiment, 1932, est présente dans un cartouche blanc au premier étage.

Terminons avec la maison située au n° 50, avenue Désiré Six, typique de l’Art déco avec ses jeux de formes et de couleurs, le perron en retrait, le fronton, les jeux de briques, l’aspect décoratif apporté par les vitraux, les mosaïques et les ferronneries florales, mais aussi par l’élément indissociable de ce style, le pan coupé, visible notamment au niveau de la porte de garage.

Bien que le Palais du Congo ait disparu depuis près d’un siècle, il a laissé derrière lui un quartier étonnant, où l’Art déco côtoie les souvenirs d’un passé fastueux. Si vous cherchez une visite insolite entre Orient rêvé et et mosaïques géométriques, vous allez adorer ce quartier !
Envie d’aller plus loin ? Prolongez votre découverte en passant un week-end à Tourcoing. Si vous appréciez l’art déco, la région de Hauts-de-France est l’endroit rêvé. L’église art déco Saint-Thérèse de Wattrelos est juste à quelques kilomètres.
Cet article vous a donné envie de visiter le quartier du Congo ? Enregistrez-le pour plus tard, partagez-le avec un·e ami·e prêt·e à partir à l’aventure… et surtout, n’hésitez pas à me faire part de vos découvertes personnelles !




Merci pour ce superbe reportage.
Notre association gère la page « Carte de France de l’Art Deco », pourriez vous nous donner les adresses des sites qui sont pris en photo pour les publier sur la carte ?
Merci d’avance
Christian & Fanny Barbaray
La Carte de France de l’Art Déco
Paris Art Déco Society
Bonjour Christian et Fanny. Je vous envoie ça par email.