Au cœur de la campagne axonaise et à deux pas du célèbre Chemin des Dames, le village de Chevregny surprend par son patrimoine architectural singulier. Reconstruit après les ravages de la Grande Guerre, il abrite aujourd’hui un remarquable château et une église, tous deux empreints du style Art déco. Ce petit village rural, témoin de la résilience d’une époque, offre un visage inattendu de l’entre-deux-guerres, où modernité et mémoire se rencontrent au détour d’un chemin ou d’une façade.
Les villages situés autour du Chemin des Dames, dans l’Aisne, ont vu l’ensemble de leur patrimoine disparaître dans les violents combats de 1917. Après la guerre, il a fallu déblayer et reconstruire avec une énergie phénoménale.

Nombre de villes n’ont pas pu ou pas voulu reconstruire à l’identique. Elles ont adopté le style à la mode dans les années 1920 et 1930, l’Art Déco, qui s’imposait partout : églises, mairies, habitations privées, écoles, immeubles…

Lors de l’Offensive Nivelle, les 173 maisons de la commune ont été entièrement détruites… et donc reconstruites. Elles racontent depuis un dialogue entre la modernité des années folles et la tradition d’avant-guerre. L’architecte Fernand Tinlot (qui a reconstruit 88 maisons) a créé un style singulier, mêlant des influences régionales, des touches d’Art nouveau, l’esprit artisanal des Arts & Crafts anglais et les lignes épurées de l’Art déco.

A Chevregny, gros bourg rural de l’Aisne, vous pouvez profiter durant le Printemps de l’Art Déco d’expositions, visites guidées, conférences et parcours découverte dans des lieux souvent non accessibles au public afin de vous plonger dans les Années folles.
Le Château des Chaînées
Au nord du village, l’architecte Paul Robine a quant à lui donné vie à un château Art déco original…
Situé au nord du village, le premier château de Chevregny a été construit en 1716, puis remanié et embelli jusqu’au 19e siècle. A l’issu de la Grande Guerre, il ne restait du premier château de la famille Cherrier que quelques marches d’un escalier… Il avait été entièrement rasé par les bombardements allemands.
Gabriel Cherrier et sa femme Angeline ont décidé de reconstruire une propriété dans le même domaine, mais 300 mètres plus haut, au lieu-dit « Les Chaînées ». Alors que beaucoup de châteaux du Chemin des Dames ont été reconstruits dans un style classique, la famille Cherrier a choisi, avec leur architecte, une approche plus moderne.

Le « Château des Chaînées » a été reconstruit entre 1924 et 1927. L’architecte parisien Paul Robine (cousin d’Angeline) a créé une demeure totalement géométrique, mêlant influences Art déco et « Arts & Crafts », avec une façade en briques jaunes ornée de motifs en damiers rouges.
(Entre 1922 et 1924, Paul Robine a travaillé pour la société Saint-Gobain, pour laquelle il a créé la Cité ouvrière de la glacerie Saint-Gobain Chantereine, située à Thourotte, dans l’Oise).

Paul Robine a conçu le château des Chaînées avec un plan complexe mais fluide, où triangles, cercles et hexagones s’imbriquent les uns dans les autres. Ce jeu de formes géométriques et de proportions donne au bâtiment une allure à la fois harmonieuse et mystérieuse.

Paul Robine est parvenu à construire un édifice moderne tout en respectant le faste et l’élégance d’un château… en utilisant des moyens limités (les propriétaires n’avaient plus leur fortune d’avant-guerre).

Le château s’organise symétriquement autour d’un corps central flanqué de deux ailes et pavillons. Une fois entré à l’intérieur, on réalise que Paul Robine a utilisé les formes géométriques de manière obsessionnelle : hexagone allongé, cercle, triangle structurent les pièces les unes par rapport aux autres autour d’un axe central.

Le château est une demeure privée et habitée, où les photos intérieures sont strictement interdites. Je n’ai pas pu prendre de clichés lors de ma visite et vous présente donc quelques photos issues du site web du château.
Les propriétaires actuels restaurent et embellissent le château année après année, pour lui redonner son style des années 1920.

Les intérieurs se visitent uniquement lors des Journées du Patrimoine, d’événements culturels (conférence, lecture, concert, théâtre, cinéma…) ou durant la Printemps de l’Art déco (à ne pas rater !).
Vous découvrez l’ensemble du rez-de-chaussée entièrement remeublé (vestibule, grand escalier, petits salons, grand salon et grande salle à manger récemment restaurée) et les espaces de domesticité au rez-de-jardin, puis le second étage où l’on dispose d’une vue imprenable sur le Chemin des Dames.
Par contre, le château étant sur quatre niveaux, et le rythme de visite soutenu, il n’est pas adapté aux personnes ayant des difficultés de marche.
Edifice unique, le château a été inscrit en totalité Monument Historique (parc, extérieurs et intérieurs) en 2021, mais s’est aussi vu décerner de nombreux prix et labels. C’est un bâtiment à visiter absolument !
INFORMATIONS PRATIQUES
Adresse : 10, rue du mont des vaches 02000 CHEVREGNY
Horaires : uniquement durant certains événements, voir le calendrier
L’église Saint-Médard de Chevregny
La première église Saint-Médard, de style roman, datait du 10e siècle, avait été restaurée en 1178 suite à un incendie, puis agrandie au 15e siècle. Comme le reste du village, elle a été totalement détruite au cours de la Première Guerre mondiale.
Les travaux de reconstruction de l’édifice religieux, dirigés par l’architecte Fernand Tinlot, ont débuté en 1927, utilisant les fondations de l’ancienne église. L’inauguration a eu lieu en 1931.

L’architecte à choisi de créé une église qui rappelle énormément celle du 11e siècle. Si les autres bâtiments du village ont été reconstruits dans un style moderne, il est probable que les habitants aient voulu se raccrocher à un monument reconnu et auquel ils étaient très attachés.

En 1931, l’église Saint-Médard a reçu un ensemble de vitraux, tous sortis de l’atelier du jeune peintre-verrier parisien Pierre Villette. (En 1930, il avait réalisé les verrières de Notre-Dame de Chauny sur les dessins de Louis Mazetier). Villette a réalisé tous ces vitraux avec des pièces de verre soufflé et coloré. Les détails et le modelé sont rendus par des applications de grisailles peintes en différentes couleurs.
Les sept verrières des bas-côtés sont consacrées à la vie du Christ. La verrière de la « résurrection de Lazare » porte la signature de son créateur.

La scène représentée sur la verrière de la baie 5 (au nord) représente une scène « moderne ». Deux hommes, vêtus à la mode de l’entre-deux-guerres, l’un muni d’une pelle, y sont représentés. Il s’agit sans doute d’un encouragement ou d’une satisfaction à la reprise de l’activité rurale en cette époque où la France se reconstruit.

Les deux vitraux représentant saint Joseph et la Vierge auraient été offerts par madame Debeugny, née Valentine Mahieux, née à Chevregny en 1854, fille de Louis-Valentin Mahieux et d’Aspasie de Chauvenet, familles mentionnées sur ces vitraux.

Les deux verrières du transept, évoquant la vie locale ou le récent conflit mondial, se détachent – notamment dans leur style – des autres vitraux de l’église.
La verrière de la baie 6 (au sud) est une verrière commémorative de la Première Guerre mondiale. La scène se déroule à l’intérieur d’une église, un soldat français en uniforme « bleu horizon » se prépare à communier. Son visage a été peint d’après une photo : il s’agit du sous-lieutenant Lapérouze, en souvenir de qui le vitrail a été réalisé. Un homme plus âgé, barbu et moustachu, se penche vers lui, les mains jointes. Il s’agit également d’un portrait : celui du capitaine Émile Jarriand, donateur de la verrière.
Emile Jarriand, époux de Geneviève Cherrier (de la famille propriétaire du château), s’était lié d’amitié avec le jeune militaire parisien en 1915, nouant avec lui une relation presque filiale.

Les trois verrières qui surmontent le maître-autel, consacrées à Saint Médard, ont elles aussi été offertes par la famille Cherrier (en l’occurence, Gabriel Cherrier et son épouse, reconstructeurs et propriétaires du château de Chevregny).
Ces vitraux respectent la même composition – inspirée des vitraux du 13e siècle – comportant un médaillon circulaire central, des coins « fleuris » et un fond de croisillons.



Les chapiteaux des piliers de la nef sont tous sculptés de motifs géométriques ou végétaux et présentent chacun un décor différent.


Les fonds baptismaux (qui datent de la fin du 12e siècle) ont été réinstallés sous le vitrail représentant le baptême du Christ par Saint Jean-Baptiste.

La chaire à prêcher, en pierre agglomérée, présente un décor classique de style néo-renaissance plutôt qu’Art Déco.

Il est également intéressant de noter que ce sont deux femmes qui ont créé le maître-autel en pierre de l’église Saint-Médard : les sculptrices Marie-Madeleine Chantrel et Yvonne Parvillée.

Durant le Printemps de l’Art Déco (avril-mai), des panneaux sont accrochés dans l’église, expliquant son histoire, son style et ses particularités, ainsi que la reconstruction du village par les architectes Fernand Tinlot et Paul Robine.



Trois nouvelles cloches ont été baptisées en septembre 1931, remplaçant ainsi les anciennes détruites. L’une d’elle, offerte par le comité franco-américain de Laon, porte l’inscription : « La cloche a été offerte en souvenir de la collaboration de la croix rouge américaine avec l’association de l’Aisne dévastée, 1920 ».
INFORMATIONS PRATIQUES
Adresse : 2 Rue du Mont des Vaches 02000 Chevregny
Horaires : pour le Printemps de l’Art Déco, les samedis 10, 17 et 31 mai et les dimanches 4, 11, 18, 25 mai et 1er juin, de 14h à 17h.
Le musée départemental de l’école publique de Chevregny
La façade de la jolie mairie-école est ornée de céramiques à motif de feuilles de lierre provenant de la manufacture Gentil & Bourdet. C’est dans ce bâtiment que vous pouvez visiter une petite exposition durant le Printemps de l’Art Déco et le musée de l’école publique d’avril à octobre.

Dans la pièce située à droite de l’entrée, le musée propose de revivre au travers d’archives (photos, plans d’architectes, textes littéraires, carnets de guerre, souvenirs et mémoires), la vie d’un village typique de la vallée de l’Ailette.



Chaque année, durant le Printemps de l’Art déco, elle met également en avant des objets de ce style.
Lorsque je m’y suis rendu, l’exposition présentait quelques très jolies pièces : services à thé / café, meuble, vase, cane, bijoux… ainsi que des livres consacrés à la mode des années 1920.




L’école d’autrefois…
Créé en 1982, le musée de l’école publique plonge les visiteurs dans l’ambiance d’une salle de classe du début du 20e siècle. Derrière ces murs, le temps semble suspendu. Le musée invite petits et grands à retrouver le parfum des encriers et les voix d’écoliers d’autrefois.

Pupitres en bois cirés, encriers tâchés de violet, cartes murales aux couleurs passées et livres anciens recréent fidèlement l’école d’autrefois et évoque l’enfance d’antan.

Un poêle trône au milieu de la pièce : à l’époque, les élèves devaient apporter les buches, le chauffage restant à la charge des familles…

Des vidéos restituent l’atmosphère de l’époque, tandis qu’une seconde salle dévoile les outils, photos et souvenirs des maîtres de la République, leurs leçons de morale, leurs outils patinés par le temps. Une visite pleine de nostalgie à partager en famille.

En dehors des Journées du Patrimoine et du Printemps de l’Art déco, le musée de l’école publique est ouvert chaque dimanche entre avril et octobre de 15h à 17h !
L’ancien préau de l’école accueille une exposition temporaire qui change chaque année. Lorsque je m’y suis rendue, elle était dédiée à la Reconstruction après la Grande Guerre, à l’Art déco dans l’Aisne et la France. Cette année, elle est consacrée à l’école mixte : « Filles/Garçons : Egalité des chances ? ».



Le musée de l’école de Chevregny organise d’avril à octobre différentes expositions et animations culturelles. Vous pouvez retrouvez toutes leurs actualités sur leurs site.
INFORMATIONS PRATIQUES
Adresse : 38, rue principale 02000 Chevregny
Horaires : tous les dimanches de 15h à 17h, d’avril à octobre
Tarifs : adulte : 5€ – enfants de 5 à 16 ans : 2€
Chaque année, le musée organise pour les Journées du patrimoine et le Printemps de l’Art Déco un circuit pédestre dans la commune de Chevregny afin de découvrir l’histoire du village et son patrimoine à travers 34 panneaux. Vous passerez du lavoir à l’église, en passant par le château des Chaînées et autres fermes. Livret de visite disponible au musée.
Puisque vous êtes dans le coin, ne ratez pas les magnifiques églises art déco du Laonnois. Vous pouvez aussi visiter le site du Chemin des dames et la Caverne du Dragon, ou passez un beau week-end à Laon. Promenez-vous aussi dans les ruines de l’abbaye de Vauclair.
Vous pouvez aussi descendre un peu plus au sud pour passer un surprenant week-end à Soissons.
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Merci encore pour votre enthousiasme pour nos manifestations. Cela nous donne l’énergie pour continuer. Cette année en plus de tout ce que vous avez évoqué il y aura 4 conférences les 17 et 31 mai avec des intervenants prestigieux de la Sorbonne autour de la mode des années 20 et des bijoux art déco (17 mai) et sur les arts & crafts et l’architecte Henri Sauvage (31 mai). Il y a encore des places ! Et nos manifestations sont en libre participation.
Avec plaisir ! Chevregny est un village très surprenant et on sent votre implication pour le faire apprécier. 😉
Merci infiniment de cette nouvelle invitation à découvrir de remarquables endroits !
Heureuse que cet article vous plaise, Anne 🙂