Coups de coeur

La maison de la Lainière de Roubaix, souvenir d’une épopée textile

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Il y a 25 ans, la Lainière de Roubaix fermait définitivement ses portes. Et avec elle, c’est un pan du patrimoine textile du Nord qui disparaissait. Près des anciens grands bureaux de la Lanière de Roubaix, implantés à Wattrelos, s’est installée « la maison du projet ». Des expositions y retracent l’histoire de la plus emblématique des entreprises textiles. Ce géant de l’industrie française, fondé en 1911, était une véritable ville dans la ville.

Créée en 2010 par d’anciens employés, l’association « Les Amis de la Lainière et du Textile » a pour objectif de promouvoir la mémoire textile, notamment celle de La Lainière de Roubaix.
Les actions des Amis de La Lainière ont permis, avec l’aide de l’office de tourisme et de la ville de Wattrelos, de proposer des visites guidées sur le site, des réunions de chantier, des expositions variées ou des ateliers pour les enfants…

L’histoire de la Lainière

En 1911, Jean Prouvost a fondé La Lainière de Roubaix. L’entreprise se spécialisait dans le filage de laine. Détruite pendant la Première Guerre mondiale, l’usine a été reconstruite en 1919, puis modernisée. Dans les années 1920-30, elle est devenue la filature la plus moderne d’Europe, avec jusqu’à 8000 employés. En 1923, la marque Pingouin a été lancée, avec un concept innovant : des pelotes de laine colorées vendues en boutique, sous franchise.

Pendant l’âge d’or de l’industrie roubaisienne, les Filatures Prouvost & Cie ont pris de l’ampleur. Le groupe ne se limitait plus à la laine : il a investi dans la presse, a ouvert une filiale au Brésil en 1947, puis a racheté en 1957 la Compagnie australienne de laine filée. Roubaix a alors gagné un titre prestigieux : « capitale mondiale de la laine« .

En 1966, la Lainière a intégré les Établissements François Masurel. L’entreprise s’est structurée autour de plusieurs pôles : fil de laine peignée, teinture, retordage, texturation de fibres synthétiques, mais aussi habillement et bonneterie.

Les usines s’étendaient à Tourcoing, Wattrelos et Cambrai, sur plus de 16 hectares. À son apogée, la Lainière était le premier employeur de Roubaix et un acteur textile reconnu dans le monde entier. Une anecdote célèbre raconte que le fil produit en une journée pouvait faire quarante fois le tour de la Terre !

L’entreprise a d’ailleurs attiré les personnalités : la reine Élisabeth II la visite en 1957, suivie de Nikita Khrouchtchev en 1960.

Mais dans les années 60, le textile est entré en crise, et Roubaix a commencé à en subir les effets. La concurrence des pays émergents et la gestion fragile de certaines entreprises familiales ont fragilisé tout un secteur.

Pourtant, en 1973, la Lainière de Roubaix était au sommet. Avec 15 000 salariés, dont 6 800 à Roubaix, et 25 filiales (Pingouin, Rodier, Korrigan, Stemm, Prouvost-Masurel, les tissages Lepoutre…), elle formait, avec la presse du groupe Prouvost (Paris Match, Le Figaro, Télé 7 Jours…), un véritable empire économique. Son chiffre d’affaires atteignait 2,4 milliards de francs.

Mais dès la fin des années 70, la situation s’est dégradée. Fermetures d’usines, chômage en hausse, plans sociaux : le textile s’est effondré. Dans les années 80, le secteur laine a chuté de 50 %, et les délocalisations ont accéléré le recul. En 1954, Roubaix comptait 190 000 emplois liés au textile. En 1998, ils n’étaient plus que 15 000. Une chute vertigineuse, symbole d’une époque révolue.

La Lanière a été mise en liquidation judiciaire le 7 décembre 1999, marquant la fin d’une entreprise historique. La Lainière de Roubaix a fermé ses portes, emportant avec elle une part de l’identité de la ville, et la majorité de ses bâtiments a été détruite.

Si certains anciens « châteaux de l’industrie » de Roubaix sont devenus des espaces culturels ou commerciaux, le site de l’ancienne Lainière (33 hectares entre Roubaix et Wattrelos) est longtemps resté en friche. Mais depuis la fin des années 2010, la Métropole Européenne de Lille a décidé de faire revivre le quartier. Sur 33 hectares, le site se transforme depuis 2024 en un nouveau quartier mêlant activités économiques (atelier d’artisans, plateforme logistique, bureaux) et logements (maisons et appartements), ainsi qu’un parc boisé planté, une voie verte et des espaces verts.

La maison du projet de la Lainière de Roubaix

L’association possède un fonds d’archives matérielles et immatérielles très fourni.
Lorsque j’ai visité la Maison du projet, une passionnante exposition commémorait la mémoire de la Lainière et de ses ouvrières/ouvriers. D’anciens employés étaient présents pour partager leurs souvenirs et reconnaître les anciens collègues sur les innombrables photos présentées.

L’exposition présentait toutes les productions de la Lainière et de ses filiales.

La Lainière avait un service publicitaire (on dirait « marketing » de nos jours) particulièrement imaginatif et efficace ! Il était ainsi possible de collectionner des « têtes » de bobines de fils représentant les coiffures des différentes régions de France.

Savez-vous que le groupe d’Eddy Mitchell s’appelait initialement « Five Rocks » ? Non ? Mais vous connaissez sans doute « Les Chaussettes Noires ». Le groupe a changé de nom après que leur producteur Eddie Barclay ait conclu un accord commercial avec la Lainière de Roubaix et les chaussettes Stemm (filiale de la Lainière) ont parrainé le groupe.

La Lainière et ses filiales ont également lancé divers objets publicitaires plus ou moins originaux : pin’s, montres, puzzle, porte-clés, casquettes, jouets, buvards, images à collectionner…

Bon, d’accord, La Lainière n’était pas la seule à faire du marketing… 😉

Comme je vous le disais, la Lainière de Roubaix était une véritable ville dans la ville et les Prouvost avaient pensé à tout : écoles, centre d’apprentissage pour les apprenti.e.s, logements pour les ouvriers, salle de sport, restaurant d’entreprise, transports en bus et même une crèche pour les bébés des ouvrières.

Dès 1925, les Prouvost ont créé une société immobilière pour construire des logements près de l’usine et mieux loger les ouvriers. Ils ont racheté des terrains pour y bâtir, entre autres, la cité-jardin Amédée Prouvost, avec 279 maisons à colombages. En 1942, sous l’impulsion d’Albert-Auguste Prouvost, le 1% logement a vu officiellement le jour : les entreprises cotisent pour financer des habitations ouvrières. Les salariés de la Lainière de Roubaix ont été les premiers à en bénéficier. Une innovation sociale majeure… toujours en vigueur aujourd’hui !

Dans les années 1960, l’usine employait plus de 5 000 salariés, dont une majorité de femmes. Parmi elles, les courageuses « filles des mines » qui prenaient le bus au milieu de la nuit dans leur petite ville minière pour embaucher à 5 heures dans les filatures de Roubaix-Tourcoing.

La lainière occupait dans les années 1950 une surface de 17 hectares divisés en 4 grands secteurs. Les services commerciaux, l’atelier mécanique, la filature de laine cardée et la retorderie occupaient le quart sud-ouest. La teinturerie sur peignée, le calibrage et la préparation, le quart sud-est. La filature occupait la partie nord-est. Le long de la voie ferrée, au nord-ouest se trouvaient le pelotonnage, le moulinage, la teinture sur fil et l’atelier de tricotage des chaussettes Stemm.

Une partie de l’exposition était, évidemment, consacrée au peignage, au filage, à la laine, au lin, à toutes ces matières et toutes ces techniques qui ont permis à la Lainière de fonctionner durant 90 ans.

Les services commerciaux, seuls vestiges de la Lainière, occupaient un bâtiment de deux étages, en brique, perpendiculaire à la Maison du projet.

Des panneaux informatifs ont été installés pour décrire les plantes vivant sur le site ou utilisées dans l’industrie textile.

L’office du tourisme de Wattrelos organise des visites guidées du quartier, où vous pouvez découvrir les bâtiments encore debout, notamment l’ancienne cantine des ouvriers et ouvrières, et l’ancien magasin d’usine, devenu un haut lieu de la musique actuelle.

Chaque année, début octobre, les Amis de la Lainière et du Textile organisent avec la ville de Wattrelos « les Puces couturières » à la Maison du projet. Vous pouvez y trouver tissu, patrons, laine, boutons, mercerie… et discuter avec des ancien.ne.s de La Lainière.

Puisque vous êtes dans le coin, vous pouvez passer un week-end à Roubaix et visiter, entre autres, la Manufacture, musée du textile roubaisien ou l’ENSAIT, Ecole Nationale Supérieure des Arts et Industries Textiles. Vous pouvez aussi visiter le parc du Septentrion et son château à Bondues : c’est Albert Prouvost, président de la Lainière, qui a fondé la Fondation Septentrion.
Si l’histoire du textile dans le Nord vous intéresse, ne passez pas à côté du Musée du textile et de la vie sociale à Fourmies.

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